Léon Bonnat

"On n’écrira pas sans lui l’histoire contemporaine. Il ne lui appartient pas de mettre au visage de tous ses modèles l’éclair de génie que lui envoie le front d’un Hugo ou d’y représenter la finesse qu’il découvre dans les plis du masque lourd d’Ernest Renan. Mais il en fait toujours des hommes de notre temps, mêlés à nos actions, à nos intérêts et même à nos vanités".

 

(Pierre Goujon, « Les Salons de 1909 (deuxième article), Société des Artistes Français », Gazette des Beaux-Arts, 1909, p. 512)

L'Artiste

 

Léon Joseph Florentin Bonnat est né à Bayonne en 1833 et mort à Monchy-St-Eloi en 1922.

 

Il découvre la peinture et reçoit ses premiers enseignements artistiques en Espagne, où sa famille s’est installée entre 1846 et 1853. Il poursuit sa formation à Bayonne, en 1853, puis surtout à Paris, à partir de 1854, où il s’inscrit à l’Ecole des Beaux-Arts dans l’atelier de Léon Cogniet, grâce à l’aide financière que lui accorde la ville de Bayonne.

 

Candidat au concours du Prix de Rome, où il n’obtient, après deux échecs en 1854 et 1855, qu’un deuxième second grand prix en 1857, il part, grâce une nouvelle fois au soutien de la Ville de Bayonne, pour Rome, où il séjourne de 1858 à 1861, bénéficiant d’un statut proche des lauréats du Prix de Rome. Il y fréquente Degas, Henner, Gustave Moreau, Delaunay, Jules Lefèbvre, Carolus Duran, Chapu… et réalise ses premières œuvres religieuses et ses premières scènes de genre italiennes.

 

Il expose au Salon à partir de 1857, et est remarqué pour la première fois par la critique au Salon de 1859. Le succès est rapide : Le bon Samaritain reçoit une mention honorable du jury du Salon en 1859 et est acheté par l’Etat, Mariuccia, présenté au Salon de 1861, est acheté par la Princesse Mathilde… Il reçoit sa première commande publique en 1863 : un panneau décoratif sur la vie de Saint Vincent de Paul pour l’église Saint-Nicolas-des-Champs à Paris, livré en 1866. En 1869, Léon Bonnat voyage au Moyen-Orient, où il accompagne Jean-Léon Gérôme. Il peint, après son retour et pendant quelques années, des scènes de genre orientalistes, tout en poursuivant la réalisation d’œuvres religieuses importantes. Il reçoit en 1869 la Médaille d’honneur du Salon pour L’Assomption. Le Christ en croix, qui répond à une commande de l’Etat pour la décoration de la Cour d’Assises du Palais de Justice de Paris, est présenté au Salon de 1874 et provoque un certain scandale. Cette œuvre majeure établit la réputation de Léon Bonnat de peintre réaliste, ou plus encore naturaliste.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le succès, et la fortune, lui sont apportés par la peinture de portrait : il présente au Salon les portraits de Mme Pasca en 1875, de Thiers en 1876, de Victor Hugo en 1879, premiers grands portraits d’une longue série, qui le consacrent comme l’un des très grands portraitistes de son temps, le plus grand pour certains critiques. Il abandonne très vite et de façon presque définitive la peinture religieuse, genre dans lequel sa dernière grande œuvre est Le Martyre de Saint Denis pour le Panthéon, commandé en 1874 et livré en 1885, et la peinture de genre, pour se consacrer exclusivement au portrait. Les grandes figures de la République, les aristocrates et les grands bourgeois, français et américains, les célébrités, hommes et femmes, artistes, amis ou proches sont portraiturés par Léon Bonnat entre 1880 et sa mort. On évalue le nombre de portraits réalisés à environ cinq cents. Léon Bonnat est qualifié de « peintre officiel de la IIIe République ».

 

Reconnu par la critique et le public, il l’est aussi par ses pairs qui font régulièrement de lui un membre du Jury du Salon, le Président en 1892, puis Président d’Honneur en 1894 de la Société des Artistes Français, et plus généralement leur représentant dans les instances administratives. Il est aussi reconnu par l’Etat, chevalier de la Légion d’Honneur en 1867, il est fait Grand’Croix en 1900. Elu membre de l’Institut en 1881, il est nommé Président du Conseil Supérieur des Musées en 1905. Il est également reconnu à l’étranger, et est nommé membre de nombreuses académies étrangères, entre autres Berlin, Madrid, Vienne.

 

Léon Bonnat est un professeur reconnu et apprécié. Il voit passer dans son atelier privé, ouvert en 1865, ou à partir de 1883 dans son atelier à l’Ecole des Beaux-Arts, où il enseigne comme chef d’atelier, puis après 1888 comme Professeur, plusieurs centaines d’élèves, français et étrangers, parmi lesquels Toulouse-Lautrec, Matisse, Dufy, Eakins, Blashfield, Kroyer, Sorolla, Zuloaga... Il est nommé directeur de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris en 1905.

 

Enfin Léon Bonnat est un collectionneur reconnu. Il réunit une exceptionnelle collection d’œuvres d’art, des dessins (Michel-Ange, Raphaël, Rembrandt, Ingres…), des peintures, des bronzes, en particulier de Barye… dont il fera don, pour partie en 1901, pour l’essentiel après son décès, à la ville de Bayonne, qui édifie, pour la présenter, le Musée qui porte son nom. Certaines pièces seront également données, de son vivant ou à sa mort, au Musée du Louvre et à l’Ecole des Beaux-Arts.

 

Au-delà de son image de grand collectionneur et de professeur, Léon Bonnat mérite d’être reconnu comme un portraitiste novateur et brillant. Marqué, dans son apprentissage, par Velasquez et Ribera, Michel-Ange, Léonard de Vinci et Raphaël, Rembrandt et Frans Hals, il a su fusionner ces différentes influences dans un style personnel, nouveau. Léon Bonnat a su, s’appuyant sur une technique irréprochable et d’une très grande rigueur, avec une grande simplicité de moyens, exprimer avec puissance l’individualité de chacun de ses modèles. C’est par le jeu de la lumière, par le travail énergique et novateur de la matière, par la simplicité des compositions et du jeu des couleurs qu’il créé des œuvres très personnelles et, en même temps, intemporelles.

 

Enfin, Léon Bonnat nous a laissé, à travers cette «galerie » de portraits, un tableau exceptionnel de ses contemporains et une illustration parfaite de la position acquise par la bourgeoisie, qu’elle soit française ou américaine, au cours du XIXe siècle, faisant ainsi œuvre de peintre d’histoire.

 

 

 

 

 

The Artist

 

 

Léon Bonnat was born in 1833 in Bayonne (France); he died in 1922 in Monchy-St-Eloi (France).

 

He discovers the arts and completes his education in Spain where his family live between 1846 and 1853. He attends art classes in Bayonne in 1853, and, in 1854, thanks to the financial aid of Bayonne’s city council, he joins the Ecole des Beaux-Arts in Paris where he studies under Léon Cogniet.

 

He wins a second place at the Grand Prix de Rome in 1857, after competing unsuccessfully in 1854 and 1855. Thanks to the support of the city of Bayonne again, he relocates to Rome where from 1858 until 1861, he lives among Grand Prix de Rome winners and such artists as Degas, Henner, Gustave Moreau, Delaunay, Jules Lefèbvre, Carolus Duran, Chapu...It was there that he painted his first important religious work and his first Italian genre scenes.

 

He begins exhibiting at the Paris "Salon" in 1857 but not until 1859 does he draw the attention of the critics. Le bon Samaritain receives a "mention honorable" from the Salon and is purchased by the state; and Mariuccia, shown at the 1861 Salon, is acquired by Princess Mathilde… In 1863, Bonnat receives his first commission from the state for a large painting presenting Saint Vincent de Paul’s life. The painting is delivered in 1866 to the Church Saint-Nicolas-des-Champs in Paris. In 1869, Léon Bonnat travels to the Middle East with Jean-Léon Gérôme. On his return from Middle East, he paints oriental genre scenes while completing major religious works. In 1869, he is awarded a “medal of honor” by the Salon’s jury for his artwork L’Assomption. Commissioned by the French state and intended for the Law Courts of Paris, his Christ en croix creates a scandal at the 1874 Salon, and with this controversial painting, Bonnat is established as a realistic, or more precisely a naturalistic painter.

 

Léon Bonnat gains recognition and becomes a rich man by painting portraits. The Salon exhibits the portraits of Mme Pasca in 1875, Thiers in 1876, Victor Hugo in 1879, first works of a long series thanks to which he becomes one of the famous portraitists of his time, even the best according to some critics. He gradually gives up religious painting, his last significant work of the genre being Le Martyre de Saint Denis for the decoration of the Church of the Panthéon in Paris, commissioned in 1874 and delivered in 1885. He also abandons genre painting and dedicates himself exclusively to portraiture. From 1880 until his death, Léon Bonnat will paint the great figures of the Republic, men and women from the French and American upper middle-class, aristocrats, artists, friends and family members. With the completion of an estimated 500 portraits painted by the artist, Bonnat is described as the “official painter of the Third Republic”.

 

Léon Bonnat was as widely acclaimed by his peers as by the general public. A member of the jury at the Salon, he was elected President in 1892, and, in 1894, President of Honor of the “Société des Artistes Français”. He also obtained state recognition by being made Chevalier of the Legion of Honor in 1867, and Grand-Croix in 1900. Elected member of the Institut de France in 1881, he was appointed President of the “Conseil Supérieur des Musées” (advisory board of the Musées Nationaux) in 1905.

His acclaim spread to numerous foreign academies including Berlin, Madrid, Vienna.

 

Léon Bonnat was a recognized and appreciated art teacher. Hundreds of French and foreign painters studied in either his private atelier, first opened in 1865, or his atelier at Ecole des Beaux-Arts, where he was a “Chef d’atelier” from 1883 to 1888, then as “Professeur”. Among his students was Toulouse-Lautrec, Matisse, Dufy, Eakins, Blashfield, Kroyer, Sorolla, Zuloaga… He was appointed Director of the Ecole des Beaux-Arts in 1905.

 

In addition to being a famous artist, Léon Bonnat was a respected art collector. He gathered an extraordinary collection of artworks, drawings (by Michel-Ange, Raphaël, Rembrandt, Ingres…), paintings, and bronzes (especially Barye’s) … He donated his collections, partly in 1901, and for the major part posthumously to the city of Bayonne, which erected a museum in his name. Also, a number of artworks were donated to the Musée du Louvre and the Ecole des Beaux-Arts, during Bonnat’s lifetime or after his death.

 

Beyond his reputation of a great art collector and professor, Léon Bonnat deserves to be recognized as an innovative and outstanding portraitist. His art was influenced by Velasquez and Ribera, Michelangelo, Leonardo da Vinci and Raphaël, Rembrandt and Frans Hals. Thanks to his perfect and rigorous technique, no other painter was better to highlight the personality of his subjects. This artist who knew how to play with colours and sharp contrasts between lighting and shadow gave birth to very personal and timeless works.

 

Lastly, Léon Bonnat's work can be considered a documentary of the time in which he lived. His portraits represented a perfect illustration of the newly acquired position of the American and French upper-middle class. That’s why Léon Bonnat was also a history painter.

"J’ai été élevé dans le culte de Vélasquez. J’étais tout jeune, à Madrid ; mon père, par les journées radieuses comme on n’en voit qu’en Espagne, me menait parfois au Musée du Prado, où nous faisions de longues stations dans les salles espagnoles. J’en sortais toujours avec un sentiment de profonde admiration pour Vélasquez".

 

(Léon Bonnat, préface du livre d’Aureliano de Beruete, « Vélasquez », H. Laurens, 1898)

 

Ce qui frappe chez Rembrandt, c’est la puissance, la force et l’éclat. Il représente la vie dans toute son intensité. On voit ses personnages, on cause avec eux, il ressuscite et ranime toute une époque. Et à ce don d’interprétation merveilleux, unique, il joint la sensibilité, la bonté d’un cœur qui vibre à toutes les misères, à toutes les joies, à toutes les émotions de l’humanité. Il n’appartient à aucune école. Il a ouvert la voie nouvelle qui s’est refermée derrière lui.

 

(Léon Bonnat, préface du livre de Marcel Nicolle, « Rembrandt aux expositions d’Amsterdam et de Londres », Paris, 1899, Librairie Paul Ollendorff, pp. I-VII)

Autoportrait, 1908, huile sur panneau, 45,8 x 37,2 cm, collection particulière.

 

 

Autoportrait dans la Chapelle Sixtine, n. d., huile sur panneau, 31 x 25 cm, collection particulière.